article paru sur Village de la Justice
Comment est-il tenu compte de l’obligation ? Au moment de son engagement, le débiteur ne fait pas qu’inscrire à son actif la valeur du bien qu’il reçoit, il enregistre également à son passif la valeur de sa dette. Ce faisant il procède bel et bien comme si une valeur sortait de son patrimoine. Mais rien ne sort en réalité du patrimoine du débiteur, si ce n’est sa parole, qui n’est pas une chose qui se puisse enregistrer. C’est ici la source de la fiction. L’enregistrement simultané d’une même somme, pour un même flux, à deux comptes distincts, l’un à l’actif et l’autre au passif du patrimoine, c’est cela le principe de la comptabilité en partie double. Cette double écriture connaît son pendant du côté du créancier. Celui-ci enregistre non seulement à son passif la sortie du bien qu’il donne, mais il enregistre encore, à son actif, la valeur de sa créance, exactement comme si un bien était entré dans son patrimoine. Si l’on prend un peu de recul pour observer les deux parties, débiteur et créancier, du point de vue comptable les choses se déroulent comme si une chose avait été transférée du patrimoine du débiteur à celui du créancier : sauf que rien n’est sorti du premier, et rien n’est entré au second. L’équilibre apparent des prestations, qui fait ressembler l’opération à un échange, est donc encore purement fictif.
Cette situation n’est que provisoire. Elle ne dure que le temps de l’obligation. C’est un temps d’attente et d’incertitude qui peut déboucher sur deux solutions : le paiement comme l’absence de paiement. En cas de paiement le débiteur va, d’un côté, à son passif, enregistrer la sortie du bien ou de la somme d’argent donnée en échange de ce qu’il a déjà reçu, et, de l’autre, à son actif, il va enregistrer la somme qui viendra liquider, si l’on peut dire, sa dette. Cette valeur active ne correspond à rien d’autre qu’à la chose imaginaire qui était censé être sortie lors de l’engagement. Elle n’existe, en quelque sorte, qu’au moment de son anéantissement. L’astuce comptable a consisté à prendre les choses à l’envers, à faire précéder la sortie (inscrite au passif d’un compte ad hoc) de l’entrée (à l’actif). Côté créancier le paiement est évidemment d’abord enregistré en tant qu’entrée d’actif ; mais il donne également lieu à enregistrement d’une sortie, au passif, pour traduire la réalisation de la créance. Le bien imaginaire qui était censé être présent au patrimoine est maintenant disparu. La chose fictive a circulé, du débiteur au créancier, puis du créancier au débiteur, comme si un double échange avait eu lieu. Mais en l’absence de paiement, ou en cas de paiement moindre, du côté du créancier le pendant de l’annulation de la créance sera une entrée au compte des pertes; tandis que ce pourra être un profit au compte du débiteur.
Il peut n’être pas inutile de revenir sur le stade antérieur au dénouement, celui, que l’on pourra méditer à loisir, où l’obligation existe. La dette, inscrite dans un compte d’attente, au passif du débiteur, n’est pas sans corrélation avec sa cause, la valeur qui est entrée à l’actif, mais elle n’est pas non plus sans rapport avec son objet, l’objet du paiement, la chose qui sortira de l’actif du débiteur. Car, sans que l’on sache à l’avance quel bien servira au paiement, tout ce qui figure à l’actif du débiteur est susceptible de répondre de sa dette sous la contrainte, autrement dit, ne figure à l’actif du patrimoine que ce qui est susceptible de répondre au passif. C’est la notion ultime du patrimoine, celle qui le considère comme une universalité dotée d’un actif et d’un passif corrélatifs. La colonne du passif se sert plus seulement à enregistrer les sorties, elle a opéré réification de l’obligation. Il se peut fort bien, en pratique ce n’est pas rare, que le montant des dettes dépasse la somme de l’actif, ou que l’actif disponible, selon la formule des liquidations collectives, soit insuffisant à faire face au passif exigible. Ceci dit pour le seul patrimoine du débiteur. Mais il faut compléter le tableau et ajouter que la dette, inscrite donc au passif du patrimoine du débiteur, est en quelque sorte encore corrélative de la créance, inscrite à l’actif d’un même compte d’attente, au patrimoine du créancier. Si l’on se représente les deux patrimoines conjointement, l’on peut de la sorte se figurer très concrètement le lien qui oblige l’un à l’autre. Et indirectement se trouve illustrés aussi, non seulement le rapport de la personne du créancier à la créance, mais encore la relation de celle-ci, via la dette, à l’actif du débiteur. C’est ainsi qu’une chaîne peut se créer, de personne en personne, de créancier en débiteur. Mais la vision comptable des choses serait incomplète si l’on ne parlait du capital.
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